Ardee, qui l'observait sous ses paupières alourdies, attrapa son propre verre sur la table, où se trouvait également un livre épais, posé à
l'envers.
" C'est bien ? demanda Jezal.
- Quoi ? La Chute du Maître Créateur en trois volumes ? Il paraît que c'est un des classiques de l'Histoire. Un ramassis de conneries, oui ! " Elle renifla d'un air moqueur. " Plein de sages magiciens, d'austères chevaliers armés d'épées imposantes et de dames dotées de poitrines encore plus imposantes. On y traite de magie, de violence et d'amour en parts égales. Une pure absurdité. "
D'un revers de main, elle balaya l'ouvrage qui tomba sur le tapis aec un bruit sourd.
" C'est bien ? demanda Jezal.
- Quoi ? La Chute du Maître Créateur en trois volumes ? Il paraît que c'est un des classiques de l'Histoire. Un ramassis de conneries, oui ! " Elle renifla d'un air moqueur. " Plein de sages magiciens, d'austères chevaliers armés d'épées imposantes et de dames dotées de poitrines encore plus imposantes. On y traite de magie, de violence et d'amour en parts égales. Une pure absurdité. "
D'un revers de main, elle balaya l'ouvrage qui tomba sur le tapis aec un bruit sourd.
Joe Abercrombie, The First Law 1, The Blade itself (La Première Loi 1, L'éloquence de l'épée) , J'ai Lu (page 201)
L'éloquence de l'épée est un bon petit roman. Du genre, classable dans les cinq romans de Fantasy intéressants de l'année, sans avoir la première place.
Il prend place, aux côtés de la Belgariade d'Eddings ou de la Compagnie Noire de Cook, dans cette Fantasy qui, quoique cuisinée à partir d'une recette éprouvée utilise des ingrédients décalés. Une Fantasy assez roublarde pour remplir le cahier des charges propre à séduire le tout-venant tout en multipliant les clins d'oeil aux vieux routards qui peuvent parler comme Ardee.
Outre l'auto-dérision (voir la citation), cette Fantasy carbure au " Tous pourris ". Le paladin donjonzetdragonesque, le chevalier Bayard, n'ont pas la côte chez elle. Les méchants sont toujours aussi méchants mais ceux qui gagnent à la fin n'en sont pas pour autant des gens biens. D'ailleurs la deuxième partie du roman s'ouvre sur une citation de Joseph Brodsky, Nobel de Littérature 1987 (oui, dans une trilogie de Fantasy, dingue, non ?) qui illustre à merveille la posture littéraire (ou le positionnement marketing, pour les plus cyniques d'entre nous) de cette Fantasy : " La vie - telle qu'elle se présente réellement - n'est pas un combat entre le bien et le mal, mais entre le mal et la perversité. ".
Contrairement à ce que laisse penser la quatrième de couverture racoleuse, le personnage le plus saillant du roman d'Abercrombie n'est pas Logen Neuf-Doigts mais l'Inquisiteur Glotka, qui doit sans doute beaucoup à celui de Valerio Evangelisti (Eymerich l'Inquisiteur évoluant bien sûr dans des sphères qualitatives bien plus hautes que L'éloquence de l'épée).
Glotka est un tortionnaire amer, désabusé, atrabilaire, misanthrope, cruel, brutal mais il a été torturé, est encore torturé (physiquement parlant) autant qu'il torture ses victimes. C'est un monstre qu'il n'est pas si facile de condamner, parce qu'il éprouve par ailleurs des sentiments très humains (la peur, l'humiliation, le doute, la solitude de la souffrance) et manifeste progressivement une certaine rectitude morale. C'est un personnage qui aurait aussi toute sa place dans le cycle du Trône de Fer de G.R.R. Martin.
On pourra aussi rapprocher L'éloquence de l'épée du Haute-Ecole de Sylvie Denis dans son souci de dénoncer la décadence, l'oppression et les injustices socio-économiques inhérentes à la monarchie.


