Ça fait pas loin de dix ans que je fais ce métier. Que je range des livres. Ça peut sembler réducteur, pourtant être libraire, c'est surtout ça : ranger
des livres. C'est lourd, plein de poussière, encombrant, fragile, précieux. Y a sciatique obligatoire. En contrepartie, le libraire, et sa femelle, la libraire ont des bras puissants et une bonne
poigne.
J'y ai rencontré une facette de l'humanité, le client.
Le client.
Celui qui vient chercher une BD pour Machin dont il semble ne savoir à peu près rien, et en tout cas rien sur ce que Machin aime lire. Soit maudit ! Quand on aime
assez quelqu'un pour lui faire un cadeau, il faut y mettre un peu de conviction, un peu de plaisir d'offrir, si on aime vraiment Machin et qu'on souhaite lui faire partager. Un cadeau
c'est un partage autant qu'un don. Alors je te vends des Chats de Geluck, des Guide de la cinquantaine, des Plantu, des Naruto. Les bons trucs, je me les
garde, tu les mérites pas. T'auras pas de Bézian, pas de Mike Mignola, pas de Toppi, pas de F'murr, pas de Mathieu Bonhomme ni d'Emile Bravo ou de David B. T'as pas compris qu'offrir un livre,
c'est important, c'est comme organiser la rencontre entre deux personnes faites pour s'aimer : délicat et minutieux.
Le client a moins d'aptitudes que l'humain moyen : il n'a pas le sens de l'orientation, parle une langue qui n'est que très partiellement la mienne, perçoit mal les
couleurs et les formes, ne possède pas de mémoire à moyen et long terme, est autiste, a toujours raison.
Et puis cette après-midi, il y avait cette petite fille avec des yeux bridés.
Je m'agitais à remplir des panières de livres à retourner depuis trois bonnes heures quand, à m'ent donné, j'ai pris conscience de sa présence, tout près de
moi. Elle m'observait. Je lui demandai : "Vous cherchez quelque chose, Mademoiselle ?", "Non, je regarde." répondit-elle (sous-entendu, je TE regarde). Bon OK, regarde, ma fille. Curieusement, je
ne me suis pas sente géné par cette spectatrice. Elle avait une manière bien à elle de regarder qui l'impliquait dans ce que j'étais en train de faire. En même temps, elle murmurait des petites
phrases étranges, répétait "Non, je regarde". Sa mère est passé près de nous, filant vers un autre rayon, me demandant si elle ne me dérangeait pas. Non, je lui ai dis, on travaille ensemble. Ça
l'a fait rire et elle a ajouté "Ah oui, ça ne m'étonne pas, elle adore ranger les livres !". Ensuite j'ai numéroté mes panières ; la petite fille s'est tenue devant mes post it, les a comptés, en
français et en anglais. Quand je me suis approché, elle m'a dit "Je sais compter en anglais". Elle a aussitôt recompté à voix haute jusqu'à four. "Et cinq ?", ai-je dit en levant ma
paume, doigts écartés devant elle, "Five !" a-t-elle chuchoté en claquant sa paume contre la mienne. Je me suis redressé, repris mes activités, quelques minutes plus tard, elle avait
disparu.
Vous voyez, ça rachète beaucoup de moments fastidieux.
C'est peu connu, le protecteur des libraires est Saint-MiniGobi, le vengeur masqué qui fume et qui rit. Je le regarde souvent, il me met la patate.
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