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Mercredi 12 décembre 2007

J'ai tué des dizaines d'êtres humains. Non, des centaines. Avec mon épée. Avec ma masse d'arme. Mon bouclier. Avec une simple dague et à mains nues. J'ai tranché, j'ai transpercé, j'ai broyé, j'ai étranglé, j'ai cassé. J'ai incendié des cités ; j'ai vu à la lumière glorieuse du soleil levant répondre la perversion d'une nuée ténébreuse, grasse des corps dévorés par les flammes des bûchers. J'ai exécuté des otages en les regardant dans les yeux et, les égorgeant, de leur dire en guise d'adieu Tu es abandonné de tous. J'ai piétiné des enfants sous les sabots de mon cheval.

J'ai été la Mort parcourant les Royaumes et fauchant une récolte opulente.

Je suis un guerrier. Comment redevenir vivant ? Comment redevenir un homme ?

J'ai été une bête. Une créature idiote, enragée, ivre de sa force, hurlante, écumante, toute entière possédée par le culte du meurtre.

On s'est agenouillé devant moi, rampé aussi - oh oui, combien de fois ! Des centaines de soldats ont scandé mon nom avant la mêlée, heureux de mourir pour mon bénéfice. Ils m'ont aimé, respecté, craint, honoré, admiré. Mes ennemis m'ont haï, tout aussi nombreux, et fervents, et intenses. Pendant des années je me suis nourri de sang, abreuvé de pouvoir. Un monstre, vous dis-je !

Maintenant que tout est terminé, mes armées dispersées, mon destrier à l'écurie, mon armure et mes armes remisées, maintenant que je me retrouve devant ma femme allongée sur notre couche, je mesure toute la distance qui me sépare de l'humanité.

Pendant toutes ces campagnes, ô ma femme, je t’ai conservée en moi comme une graine à éclore – plus tard, après. Ton souvenir battait en moi comme un second cœur. Ton regard restait posé, et pesait sur chacun de mes gestes - je l’ai tant de fois ignoré. Tu m’as tellement manqué !

Et voilà que maintenant, confronté à la réalité de ton corps, je suis pétrifié. Comment pourrais-je te toucher avec ces mains de guerrier ? Ma peau est un cuir rêche et couturé, le corps pour te prendre est perclus de blessures, tout entier animé par l’art de faire souffrir, de souffrir, d’en exulter. Avec quel amour, avec quelle complicité et quelle douceur pourrais-je donc te caresser ? Je n’ose pas. Je ne peux pas. Je ne sais plus.

De notre lit tu me regardes. Je n’arrive pas à lire tes yeux. Y a t’il du désir ou bien du dégoût ? Es-tu heureuse de me retrouver ou te livres-tu au monstre, résignée ? M’aimes-tu encore ? Il faudrait que je sois un homme pour répondre à ces questions, mais je me suis perdu, j’ai tout oublié hors le guerrier. Dans ma bouche, un goût de cendres et de putréfaction.

Peut-être sous la gangue de boue, de sueur et de sang qui me statufie peux-tu entendre un coeur battre encore ? Peut-être peux-tu nettoyer mes traits d'homme de mon masque de démon ? Peut-être peux-tu amollir ma chair, apaiser mes muscles, détendre mes nerfs pour effacer de mon corps les stygmates des tueries ?

Je t'en prie, mon amour, accorde-le moi. Je viens à toi nu et désarmé, je suis à genoux à présent, je te demande humblement de m'accorder le repos du guerrier, puisque je viens de comprendre qu'il se donne plutôt qu'il ne se prend.

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Postface (le bonus du DVD)

Bon voilà, ça, c'est fait.
Je pourrais encore attendre quelques jours et repasser une dernière couche mais ça me va comme ça. Je n'arrive pas à voir si c'est ridicule - on en parlera, ou vous ferez des commentaires (je peux rêver, n'est-ce pas ?).
Je tiens à préciser que j'ai écrit Le Repos du guerrier spécialement pour Mademoiselle. Elle a fait jaillir l'idée - elle a craqué l'allumette, elle a influencé la manière dont j'ai traité le sujet. Elle était tout contre moi (métaphoriquement parlant) à chaque instant passé devant mon PC à écrire ce texte. C'était formidable. Vous voudrez donc bien considérer Le Repos du guerrier comme une collaboration. Sauf si c'est mauvais, auquel cas, je l'ai écrit tout seul.

par M. Canard publié dans : Session Tao
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